CHAPITRE XII

Elle était longiligne, mince, avec une maturité qui enveloppait ses os de telle sorte que la courbe de la cuisse et du mollet était assortie au renflement des hanches et des seins. Elle portait une large ceinture de cuir écarlate incrustée de pierres précieuses, un pantalon en tissu diaphane, d’un jaune pastel, serré à la cheville et fendu pour révéler la chair. Elle avait le torse nu en dehors d’un petit boléro. Ses seins hauts et fiers manifestaient leur douce rondeur. Sa peau était d’un cuivre doré parcouru de courbes de bleu vif. Elle avait les yeux maquillés, les paupières supérieures portant des fragments scintillants, les sourcils fins en forme d’arc bandé. Les cheveux qui lui tombaient librement sur les épaules étaient cuivrés et parcourus de mèches blondes, saupoudrés d’étincelles assorties aux yeux.

Dumarest la regarda sourire, les lèvres charnues révélant des dents larges et blanches. Il songea au pendu. Était-elle de la même race ? Elle n’était assurément pas melevganienne.

Prudent, il demanda :

— Vous m’attendiez ?

— Vous ou quelqu’un comme vous. Est-ce que…

(Elle s’interrompit, son regard se fit prudent.) Je m’appelle Neema. Ce nom ne vous dit rien ?

— Non.

— Alors… (Elle s’interrompit de nouveau, haussa les épaules, et ses seins se soulevèrent sous le boléro.) Coïncidence ; cela arrive. Disons que j’attendais quelqu’un. Je me suis imaginé que c’était vous. Ce qui n’est apparemment pas le cas. Qu’est-ce qui vous a donc conduit à Melevgan ?

— Vous le savez. Si vous connaissez mon nom, vous devez également savoir pour quelle raison je suis ici.

— Pour commercer… c’est du moins ce que m’a dit votre associé. Je suis allée à la maison. Comme je n’ai pu vous trouver, je suis venue vous chercher. Heureusement pour vous. Combien de temps pensiez-vous pouvoir ainsi vous promener tout seul en ville ?

Ils étaient allongés côte à côte dans la douce lumière écarlate de la litière et il avait la tête légèrement au-dessus de la jeune femme, de telle sorte qu’il distinguait le triangle franc de sa mâchoire. Son sourire lui rappelait celui d’un chat. Son parfum celui d’un champ de fleurs par un jour d’été étouffant.

— Vous êtes un homme fort, Earl, et dans n’importe quelle ville vous n’auriez aucun mal à vous débrouiller. Mais ceci n’est pas une ville normale. Les Melevganiens sont fous ; vous ne le saviez pas ? Ils n’aiment pas les étrangers. Vous vous en êtes peut-être sorti avec les deux de tout à l’heure, mais il y en aurait eu d’autres, et l’un d’eux vous aurait reconnu pour ce que vous êtes. Une chasse à l’homme se serait déclenchée et vous en auriez été la proie. Avez-vous jamais été pourchassé par une foule en furie ? Ce n’est pas agréable. J’ai déjà vu ça et je ne veux plus jamais y assister. Le bruit… on dirait une meute de chiens. L’hallali… ça leur plaît d’entendre un homme hurler.

Et ensuite ils doivent le prendre et le pendre en haut d’un bâtiment en guise d’ornement. Pourtant cette femme était une étrangère. Il le lui fit remarquer et elle haussa les épaules.

— On me tolère. On m’accepte, même. Je suis arrivée ici il y a cinq ans et j’ai eu la chance de soigner l’un des nobles. Il était en état de choc psychique et il était fou furieux. Il fallait soit le tuer, soit l’apaiser. J’avais quelques drogues et je suis arrivée à m’approcher suffisamment pour lui en injecter. Lorsqu’il a repris ses esprits, il m’a donné une maison, des serviteurs, la liberté de la ville. On me tolère depuis lors. L’homme qui m’accompagnait n’a pas eu autant de chance.

— Vous êtes médecin ?

— J’ai une formation de psychiatre. Je savais quelles étaient les conditions de vie en ce lieu et je m’y étais préparée. Deux années dans un asile à apprendre à traiter les déments, à étudier la nuit, à économiser le moindre sou pour acquérir l’équipement nécessaire… (Elle s’interrompit, puis ajouta d’une voix égale :) Nous aurions dû rester à Uxmile.

— Votre patrie ?

— Oui. Une petite ville tranquille aux familles bien établies et à la culture stagnante. J’ai roulé ma bosse… Frome, Ikinold, Sargone… et je crois que je ne tenais pas en place. Avec de l’argent, on peut voyager dans toute la galaxie ; sans cela, on passe sa vie dans un piège. Je suis donc rentrée chez moi et j’ai travaillé pour toucher le gros lot. Melevgan est riche. Si l’on peut survivre ici, c’est du tout cuit.

L’avidité, la force la plus puissante de tout l’univers, la pulsion qui amenait les hommes à risquer jusqu’à leur vie. Dumarest considéra la femme et distingua les ânes rides qui se frayaient un chemin sous la peinture et le maquillage. Elle lui avait paru jeune mais mûre ; il savait désormais qu’elle était plus âgée qu’il ne l’avait cru.

— Et ça vous plaît, ici ?

— De vivre parmi ce tas de dingos ? Vous me prenez pour qui ? (Elle eut un petit rire dépourvu de toute bonne humeur.) Vous n’avez pas la moindre idée de ce que cela peut représenter. On me tolère, bien sûr, mais à tout moment l’un de ces toqués peinturlurés risque de décider de venir voir à quoi je ressemble à l’intérieur. À chaque instant de chaque jour je vis en équilibre au bord d’un volcan. Il me faut les flatter, les guider, avaler des couleuvres et faire du boniment. Sans certains membres de la noblesse qui sont un peu plus stables que les autres, je ne pourrais y arriver. Ils sont dingues selon nos critères, mais sains d’esprit par rapport aux autres. Et j’ai des moyens de défense.

Elle leva la main gauche et Dumarest aperçut le lourd bracelet, le mince tube qui s’étendait à partir d’un réseau minuscule réparti sur le dos de sa main.

— Un pistolet à aiguilles. J’en porte une paire. Si l’un des Melevganiens s’emporte un peu trop, je l’endors. Un jour, je le raterai, ou bien les armes ne fonctionneront pas, ou encore il y en aura trop. Ce n’est qu’une question de temps.

Elle se leva comme la litière ralentissait, puis écarta les rideaux quand elle s’arrêta. La rue était barrée par une masse humaine, devant eux. De la foule s’élevait une lamentation aiguë et Dumarest sentit ses nerfs se hérisser, comme s’il entendait le grincement d’un ongle sur une ardoise.

— Langed ! Qu’est-ce qui se passe ?

Le Hegelt à tribord avant parla sans même tourner la tête.

— Le chemin est barré, Maîtresse.

— Alors, demi-tour. Revenez sur vos pas et trouvez un autre chemin. Vite !

Elle laissa retomber les rideaux quand la litière commença à tourner. Elle avait le visage tendu, inquiet.

— Les idiots ! ragea-t-elle. Quels imbéciles ignorants et idiots !

— Les Hegelt ?

— Oui. (Elle saisit la main de Dumarest comme il allait écarter le rideau.) Ne regardez pas. Il ne faut pas qu’on vous voie. Une foule comme ça, c’est signe d’ennuis. L’hystérie collective croît et explose par vagues de violence… et ces sacrés idiots se dirigeaient droit dessus.

Il regarda la main qui étreignait la sienne. Elle tremblait. Dumarest dégagea doucement ses doigts.

— Pourquoi ? Pour quelle raison feraient-ils cela ?

— Les Hegelt ? Qui sait ? Ce pourrait très bien être eux qui y laissent leur peau, mais ils semblent s’en ficher. À moins qu’ils n’aient voulu me mettre en danger. (Elle se rembrunit, soudain enlaidie.) Ils ne m’aiment pas. Personne ne m’aime dans toute la ville. Ils sont jaloux de ce que j’ai et de ce que je suis. Earl ! Je…

Elle éclata brutalement en larmes, les mains accrochées aux épaules de Dumarest, les ongles s’enfonçant dans le plastique de sa tunique. Il la tint contre lui, apaisant, le visage impassible tandis qu’il regardait par dessus le miroitement flamboyant de sa chevelure. Une femme qui possédait davantage de cupidité que de bon sens, ou que la cupidité avait conduite dans un piège. Contaminée par la folie au milieu de laquelle elle vivait, la logique déformée de ceux qui l’entouraient gauchissant ses propres processus mentaux, érodant les barrages émotionnels habituels d’un esprit normal, lui donnant un complexe paranoïde.

À moins que ce ne fût une femme extrêmement apeurée qui avait de bonnes raisons d’être terrifiée et qui avait succombé à l’émotion quand elle n’avait plus été capable de la contenir.

Dumarest leva la voix et lança :

— Langed ! Prenez le chemin le plus court pour revenir chez elle. Si vous apercevez un attroupement, évitez-le.

— Oui, Maître.

— Et en vitesse !

Neema avait recouvré son sang-froid lorsqu’ils arrivèrent à une bâtisse en dôme rayée de spirales rouges, jaunes et bleu vif. Dumarest la suivit à l’intérieur jusqu’à une petite pièce très féminine, où une lumière nacrée franchissait les fenêtres de perle miroitante. Un Melevganien l’y attendait, très grand, le visage comme un cauchemar psychédélique. Sa robe était d’un orange terne et descendait de ses épaules jusqu’au sol en une ligne parfaite.

— J’apprends que les marchandises qu’ont apportées les négociants ont été achetées par vous, dit-il sèchement.

Neema s’inclina et sa voix se fit suave.

— Cela est vrai, Monseigneur.

— Je les veux.

— Elles vous appartiennent donc, Monseigneur.

— Et si je décide de ne les point payer ?

— Elles vous appartiennent, Monseigneur, répétât-elle. C’est pour moi un honneur que de servir les élus.

— Tu parles bien, Neema. Il me plaît de les prendre. Les Gardiens ont besoin des projectiles que contiennent les ballots pour la protection de la ville et ta propre protection, donc. Il y a aussi d’autres objets de valeur. Notre équipement minier manque d’efficience, mais il est possible d’y remédier. Tu as bien travaillé.

— Tes paroles sont magnanimes, Monseigneur, répondit Neema. Puis-je être assez hardie pour m’enquérir de ton fils ?

— Il va bien.

— Et son sommeil ?

— Il ne réveille plus la maison par ses cris. Tes potions ont fait merveille. Tu en enverras davantage chez moi avant la nuit.

Le grand personnage jeta un sac au sol. Il tomba sur le tapis avec un tintement de pierre.

— Pour les potions.

— Tu es on ne peut plus généreux, Monseigneur.

— Il me plaît de l’être. Salutations !

Dumarest se pencha et prit le sac au moment où l’homme partait. Les yeux dans le visage peint ne l’avaient pas une seule fois regardé ; pour le Melevganien, il n’existait pas, tout simplement. Il ouvrit le pochon et examina la masse de gemmes. Le remboursement de ses frais ; un passage en Haut pour chacun des hommes qui l’avaient accompagné ; et bien davantage.

Mais il manquait dans ce sac la seule chose qu’il lui fallait.

Il dit tranquillement à Neema :

— Vous avez sauté les étapes. Ce n’était pas à vous de vendre les marchandises.

— Non ? (Elle affronta son regard.) Réfléchissez bien, Earl. Votre associé me les a vendues pour la moitié de ce que vous avez entre les mains.

Tambolt était impatient de gagner gros et de filer vite. C’était bien de lui d’agir sans réfléchir, et pourtant il ne devait pas être assez naïf pour avoir accepté la première offre venue. Dumarest retint les pierres précieuses comme elle tendait la main pour les récupérer.

— Vous avez un écrit ?

— Ne faites pas l’idiot. Bien sûr que non. (Elle poussa un soupir devant son expression.) J’ai travaillé à la commission. Cinquante pour cent de ce que je pourrais obtenir. Je connais le marché, pas vous. Je sais où trouver de l’argent, pas vous. Vous avez entendu Tars Qualelle. Il a pris les marchandises et aurait pu vous tuer si vous aviez protesté. Il a fallu que je le coince. Cet argent est pour les médicaments que je lui fournis pour calmer la nuit son fils demeuré. C’est la seule façon de faire des affaires à Melevgan. J’ai cinq ans d’expérience. Vous ne pensez pas que je mérite une commission ?

— Cinquante pour cent ?

— Vingt-cinq, alors. Mince, Earl, qu’est-ce qu’il y a ? L’argent ne vous suffit pas ?

— Je voulais davantage que de l’argent. Je voulais des renseignements.

Il lui parla alors de l’enfant et de la raison pour laquelle il était venu à Melevgan. Elle prit dans un buffet du vin et deux verres qu’elle remplit. Elle affronta son regard d’un œil franc, voire calculateur, tandis qu’elle sirotait.

— Ce gamin… Jondelle…, a-t-il une quelconque valeur pour vous ?

— En termes d’argent ? Non.

— Pourquoi vous souciez-vous donc de lui ? Non, ajouta-t-elle avant qu’il ait pu répondre. Ne vous donnez pas la peine de me le dire. Si vous ne voulez pas en tirer de l’argent, ce ne peut être que parce que vous l’aimez bien. Vous avez fait une promesse et vous voulez la tenir. Ce n’est que justice. Mais il n’est pas à Melevgan.

— En êtes-vous sûre ?

— J’en suis sûre. (Elle sirota encore son vin.) Que puis-je avoir si je vous aide ?

Dumarest souleva le sac de pierres qui émirent un claquement sec.

— Non. Il ne s’agit pas d’argent. J’ai besoin d’aide. Si je vous aide, m’aiderez-vous en retour ?

— Si je le peux.

— Vous êtes prudent. Cela me plaît. Vous ne promettez pas ce que vous ne pouvez donner, mais une fois votre parole donnée, vous la tenez. Je vais vous dire ce que je veux. Je veux foutre le camp d’ici. De Melevgan, loin de tous ces dingos qui m’entourent. Je veux pouvoir croiser un homme sans me demander s’il ne va pas me poignarder. Pouvoir inviter des amis à dîner, me promener sans armes, regarder un homme dans les yeux et lui dire ce que je pense au lieu d’avoir à ramper et avaler des couleuvres. Je veux m’évader.

Elle marqua une pause, haletante, ses seins proéminents sous le boléro. Elle considéra le verre à pied dans sa main et en engloutit brutalement le contenu avant de le remplir à nouveau.

— Je veux m’évader, répéta-t-elle. Grand Dieu, Earl ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point je veux m’échapper.

— Prenez une chaloupe et partez, lui conseilla Dumarest d’une voix égale. C’est d’une simplicité enfantine.

— Vous pensez ? (Son haussement d’épaules fut éloquent.) Les seules chaloupes suffisamment puissantes pour franchir les montagnes sont détenues par les Gardiens. Quant aux autres, ce ne sont que des jouets aptes seulement à dériver. On ne peut les adapter. La seule chaloupe disponible est celle avec laquelle vous êtes venus. Il faut que vous me protégiez.

— La chaloupe est endommagée, mentit Dumarest. Le moteur a cassé durant la descente.

— Vous êtes alors dans de vilains draps. (Elle vida encore son verre.) On ne peut escalader les montagnes et les Gardiens ne vous aideront pas à les franchir. Réparez-la, sinon vous passerez ici le reste de votre vie. Une vie qui ne sera pas très longue, ajouta-t-elle. Ni facile. On tolère les commerçants dans une certaine mesure parce que les Melevganiens ont besoin de ce qu’ils leur apportent. Mais ils n’ont aucune patience. Mettez-vous en branle le plus vite possible, sinon vous ne bougerez pas du tout. Vous serez bien trop occupés à essayer de transpirer et de respirer. Est-ce que la chaloupe est réparable ?

Dumarest ne se prononça pas.

— Peut-être.

— Je suis riche, dit Neema. Il y a cinq ans que je suis ici et je n’ai pas perdu mon temps. Ramenez-moi à Sargone, Earl, et je doublerai ce que vous avez entre les mains. Affaire conclue ?

— Si je peux vous faire sortir d’ici, je le ferai.

— J’ai votre parole ?

Elle sourit lorsqu’il opina du bonnet, se détendit et se servit un nouveau verre de vin.

— Peut-être pourrai-je donc dormir, ce soir. (Elle lui adressa un regard provocateur.) Earl ?

— Le petit, fit-il. Dites-moi tout ce que vous savez de lui.

— De lui, rien. Des hommes qui l’ont enlevé, guère plus. Quatre d’entre eux sont arrivés ici il y a peu de temps, environ deux jours avant celui où vous dites qu’il a été kidnappé. Ils avaient une chaloupe et quelques marchandises et ont commercé avec profit. L’un d’eux était très grand. Euluch. Heeg Euluch. C’est le nom que j’ai entendu l’un d’eux lui donner. Il a rassemblé quelques aspirants au Gardiennat excités et ils sont partis. C’est tout ce que je sais.

Dumarest considéra le sac. Il le laissa tomber et franchit en une fraction de seconde l’espace qui le séparait de la femme et la saisit aux épaules.

— Ça ne suffit pas, femme ! Dites-m’en davantage !

Elle grimaça et tira sur ses poignets.

— Earl ! Vous me faites mal !

— Parlez, nom de Dieu !

Leurs regards s’affrontèrent, puis, rapidement, il écarta les tubes pointés sur son visage.

— Utilisez ceci contre moi et je vous casse les deux bras. Vous voulez partir d’ici, Neema ? Très bien, je vous emmène. Mais d’abord il faut que vous me disiez ce que je veux savoir. Où se trouve Jondelle ?

— L’enfant ? Je l’ignore.

— Mais les hommes qui l’ont enlevé. Vous en savez davantage que vous ne l’admettez. D’où étaient-ils venus ? À quoi ressemblaient-ils ?

— À des hommes, dit-elle maussadement. Euluch était un géant, les autres normaux. Ils avaient la peau jaune.

— Des Charniens ?

— Cela se peut. Il en est de semblables dans la Vallée, mais les gens circulent, Earl. Ils pouvaient venir de n’importe quelle partie d’Ourelle.

D’Ourelle ou d’ailleurs, songea-t-il lugubrement. Mais croire cela ne faisait qu’accroître la difficulté de la situation. Il lui fallait présumer que le jeune garçon était toujours sur la planète et que ceux qui s’étaient emparés de lui en étaient originaires.

— Ceux qui ont accompagné Euluch, dit-il. Les Melevganiens. L’un s’appelait Tars Krandle. Se pourrait-il qu’il soit un parent de Tars Boras ou de l’autre, Tars Qualelle ? Tars est-il un nom de famille ?

— Oui. Mais c’est également un titre. Quelque chose du genre « champion » ou « défenseur ». Tous les Gardiens s’appellent Tars quelque chose, mais le lien de parenté est tellement réduit qu’il ne compte plus. C’est l’endogamie, expliqua-t-elle. Le fils prend le titre de sa mère, le mari celui de sa femme. Environ un quart de la population est de la famille Tars et tous sont Gardiens. Nous avons ensuite les Yelm ; ils se concentrent sur l’agriculture et la distribution des aliments. Il y a aussi les Aruk ; ceux-ci…

— Peu importe. (Dumarest n’était pas d’humeur à entendre une conférence sur la culture melevganienne.) Quelqu’un se soucierait-il de leur mort ?

— Non. Pas maintenant. La mémoire courte, expliqua-t-elle. Et ce qui arrive à un Melevganien adulte est égal à tous les autres.

— Un étranger est donc arrivé ici dans une chaloupe et a commercé, fit lentement Dumarest. Puis il a demandé quelques volontaires pour l’aider à enlever un enfant. Il a offert de l’argent et une nuit de rigolade s’ils acceptaient. Mais comment pouvaient-ils se fier à lui ?

Il aurait pu être négrier ou quelqu’un qui cherchait des spécimens pour un zoo. Comment être sûrs qu’il les ramènerait une fois le travail réalisé ? Un homme prêt à kidnapper un enfant peut très bien ne pas hésiter à se débarrasser de ses hommes de main. Les Melevganiens sont peut-être dingues, mais ils ne sont pas totalement idiots. Ils avaient dû exiger des garanties quelconques. Lesquelles, Neema ? Comment s’y sont-ils pris ?

Elle se versa une nouvelle fois à boire et contempla songeusement son verre.

— Neema ?

— Vous êtes intraitable, Earl. Intraitable et habile. Je ne voulais pas vous dire cela, parce que… mais peu importe. Vous ne vous arrêterez pas tant que vous n’aurez pas votre réponse. Quatre hommes sont arrivés à bord de la chaloupe. J’ai fait à Euluch les mêmes propositions qu’à vous, mais il n’a rien voulu entendre. Il m’a dit qu’il n’avait rien à faire d’une pauvre femme comme moi. Maintenant, je sais ce qu’il avait en tête.

Dumarest demanda paisiblement :

— Et ?

— Quatre hommes sont arrivés avec la chaloupe, mais deux seulement sont partis avec les Melevganiens. Les autres sont restés en otage.

Neema leva son verre et le vida. Puis elle le posa, ses lèvres charnues luisantes d’humidité.

— Ils sont toujours ici. Enchaînés et travaillant dans les mines. Transpirant jusqu’à la mort comme vous le ferez… à moins que vous ne puissiez réparer votre chaloupe.